31 mai 2007

Laissez venir à moi les petits enfants

Entre Marc 9 et Marc 10 nous voyons apparaitre un nouvel acteur, l'enfant. À vrai dire, il est déjà apparu mais comme objet et toujours en lien avec la maladie ou la mort, tandis qu'à présent il devient un sujet voire un modèle. Ainsi, dans ce tableau que Lucas Cranach le jeune peignit vers 1540 en pleine période réformatrice.

Et pour vous ... ? l'enfant est-il au centre de votre foi ?
Et plus loin, une question encore plus fondamentale ... qu'est-ce qu'un enfant ?
Ce n'est pas une interrogation purement théorique, elle sous-tend non seulement l'éducation mais aussi la transmission de la foi. Pour faire court, disons qu'ici se rencontrent quatre modèles de l'enfance :

  • le modèle gréco-romain : l'enfant est celui qui ne parle pas (in-fans), on va lui inculquer tout ce qui est nécessaire pour participer à la vie sociale, le dresser en quelque sorte (educare = conduire vers). C'est aussi la péda-gogie.
  • le modèle sémitique : l'enfant est la promesse de la filiation par le sang (Abraham).
  • le modèle mosaïque, transmission de la loi et de la foi dans le cadre familial « tu le raconteras à tes enfants » (Deutéronome 4:9) .
  • le modèle chrétien : l'enfant n'est plus seulement la matérialisation de la promesse ; il résume la promesse, la foi et la loi.

11 mai 2007

Scandale !

Qu'est-ce que cette histoire de scandale, de chute ? Pour nous le verbe « scandaliser » a un sens très clair, il est synonime de « choquer ». En réalité c'est l'un des mots de notre langue qui viennent directement de l'Évangile. En grec, le mot « skandalon » désigne un piège (sans doute une branche courbée) qu'on dissimule sous un chemin ou une route pour faire chuter l'adversaire, ce que certains traducteurs rendent par « chute », « occasion de chute » (voyez la parabole du Semeur et les Psaumes 65 et 140). Les évangélistes Marc et/ou Matthieu ont alors créé le verbe σκανδαλιζω pour dire « être une occasion de chute », ce qui est devenu le moderne « scandaliser ». Le verbe est passé au latin par la traduction latine de Jérôme, puis au français.
La notion de réprobation sociale associée au scandale demeure tout à fait éloignée du message évangélique qui s'occupe uniquement de vie et de résurrection ; dans cette perspective, chute et péché reviennent au même, c'est l'éloignement de Dieu.
Clin d'œil publicitaire pour finir : ce qui crée le scandale ce n'est pas la situation elle-même c'est l'ombre projetée par elle …

06 mai 2007

Satan et les anges, seraient-ils parmi nous ?
Quand le dess(e)in de Dieu se concrétise


Dans un tissage, certains fils semblent disparaître pendant un certain temps ; le fait qu'ils deviennent invisibles à l'œil ne veut cependant pas dire qu'ils n'existent plus. Souvent ce sont eux qui portent, en tant que chaîne, le fil visible qui montre le dessin du tissage.
Le chapitre 8/9 de l'évangile de Marc fait réapparaître des thèmes qui semblaient enfouis :

Au premier chapitre, l'apparition de Satan est quelque peu irréelle pour le lecteur. Il s'impose de lui-même. On ne sait pas d'où il vient, où il va. Est-il un personnage que certains d'entre nous rencontreront pour de bon ? C'est tout le contraire du chapitre 8, où il est démasqué par Jésus. Arrivé incognito dans une parole concrète, il s'est manifesté à travers un compagnon de Jésus ; il est parmi ses plus proches.

Les anges non plus, ils n'étaient plus sur scène depuis la tentation au désert ; et le désert, c'est un lieu si lointain que personne d'entre nous n'y risque poser son pied. Maintenant, leur venue est annoncée "face aux gens d'aujourd'hui" ou "dans cette génération " (8,38), parmi nous.

Ce rapprochement du récit devient encore plus palpable dans une toute petite variation : Dans 9, 7 la voix dit : « Celui-ci est mon fils bien-aimé. Ecoutez-le ! » La relation d'intimité avec le père est ré-invoquée, comme dans le baptême, mais avec une nouvelle exigence pour l'auditoire.

04 mai 2007

Ascensions

Pourquoi découvre-t-on les personnages d'Élie et Moïse dans la scène de la transfiguration ? La meilleure réponse se trouve dans les textes eux-mêmes. Concernant Élie c'est dans II Rois 2, et pour Moïse c'est dans Deutéronome 34. La fin du livre de Malachie résonne aussi avec ce texte, lisez-la. Tant qu'à faire, puisque c'est bientôt, nous pouvons nous interroger sur l'Ascension ; les traces sont maigres, lisez la fin de l'Évangile de Luc et le début du livre des Actes c'est à peu près tout. Quel point commun entre toutes ces situations ? Pas de tombeau ! Aucun culte !
Alors, pour illustrer ce petit billet, quoi de mieux qu'un grand bol d'oxygène ?



25 avril 2007

Quand le fou montre la lune...


… l'imbécile montre le doigt (proverbe chinois). Dans cette scène presque tout le monde, avec de notables exceptions, semble vouloir montrer quelque chose ou quelqu'un. Ces doigts peuvent à leur tour montrer, questionner, accuser
… mais qu'y a-t-il à voir? et quel est l'objet du débat ?
Sans prendre de risque théologique particulier, nous pouvons affirmer qu'il est ici question de la résurrection qui suscite de grandes disputes (voyez 9:10). Alors rappelons-nous que « relever » et « ressusciter » sont quasiment le même verbe en grec. Est-ce que c'est plus clair ainsi ? Non ? Eh bien ! priez d'abord et revenons-y ensuite.

22 avril 2007

La transfiguration : tout un programme

Après avoir abondamment navigué sur terre et sur mer (enfin, sur le lac), nous touchons au Ciel.
Pour aborder ce passage central et dense, une fois de plus un coup d'œil sur un œuvre d'art nous rendra de fieffés services. Nous n'avons guère le choix, mais la pêche s'avère miraculeuse … la voici ! (cliquez sur l'image pour agrandir, et sur "retour arrière" pour revenir au blog)


Ce tableau fut peint par Raphaël en 1517, et c'est la dernière œuvre du génial peintre qu'il n'a même pas eu le temps de finir. Je ne vous en livre pas maintenant toutes les clés, regardez plutôt de près par vous-mêmes.
Une indication pour commencer : suivez les regards et demandez-vous où ils aboutissent.
Une question pour continuer : quand vous avez lu le chapitre 9, à votre avis l'enfant convulsif était-il debout ou couché ?
Une observation pour finir : c'est le père qui soutient l'enfant.

10 avril 2007

À la fin du parcours ...

Il faudra bien se retrouver à l'auberge !
Nous vous proposons de retenir dès maintenant la date du

dimanche 24 juin 2007

pour une journée de mise en commun, d'approfondissement et de projets. Nous commencerons par animer un culte à 10h30 au Temple de Mérignac : le choix des textes, des chants, des prières nous incombera pour cette fois-la ! Tous les participants seront invités à se joindre à l'équipe de préparation de ce culte qui nous permettra à tous, protestants ou non, d'aller plus loin dans la compréhension de l'Évangile sans oublier de dire merci pour la richesse du parcours que nous suivons. Puis, à 12h15, un repas partagé (chacun apporte un plan ou une boisson voire plus) au cours duquel les récits, les témoignages seront échangés ; et pendant l'après-midi se suivront un temps pour faire un peu de théologie et un temps pour les projets de l'année prochaine.

Grâce et bénédiction : tout un programme !

Dans ce petit billet pascal je souhaite attirer votre attention sur deux mots particuliers du texte de Marc 8:6-7 (vous les avez dans le titre, en fait). Ces deux mots sont des verbes (en grec : ευχαριστεω et ευλογεω) qui signifient respectivement rendre grâces ou remercier, et bénir. Vous pouvez « visualiser » ces deux actions dans les deux mains du Christ du tableau du Lombard (voyez le billet du pique-nique).


Vos traductions ne respectent pas toujours le détail du texte, certaines mettent deux fois « après avoir rendu grâces ». En fait, Marc ne néglige rien pour nous amener vers l'épisode central de la Cène (14:22-23) où il emploie les mêmes verbes avec une petite inversion puisque Jésus bénit le pain et rend grâces pour le vin.

Il me semble important de distinguer ces deux actions : rendre grâces s'adresse à Dieu, bénir s'adresse aux hommes.

Petit détail pour finir : le verbe grec pour « rendre grâces » a donné le mot français « eucharistie » ; il apparaît à cet endroit précis dans le texte que nous suivons pas à pas.

05 avril 2007

Jésus et la politique ?

Jésus qui refuse de s'occuper de la femme étrangère (la syro-phénicienne), mais y consent en écoutant sa supplique, puis nous incite à nous garder du levain (l'enflure, l'orgueil) d'Hérode et des pharisiens … est-ce qu'il ignore la souffrance du peuple asservi, ou la détourne, ou lui donne un sens ?

04 avril 2007

À propos de quelques miches de pain

L'insistance sur la multiplication des pains peut nous pousser à chercher des références… ailleurs. On pense aisément au «Notre Père», mais souvenons-nous que cette prière ne figure pas dans l'Évangile de Marc, et sinon la Cène (14:22). Puis viennent des souvenirs du Premier testament : la manne (Exode chap. 16), l'institution de la Pâque (Pessah) (Exode 12:15-20), et l'action du prophète Élie (I Rois 17).
Êtes-vous fixés sur votre rapport au pain-aliment et au pain-symbole ? Si ce n'est pas le cas, voici encore une source d'inspiration tirée des Très Riches heures du Duc de Berry.



01 avril 2007

Un sacré pique-nique !

Voici l'interprétation de la scène de la multiplication des pains et des poissons par le peintre flamand Lambert Lombard (1506-1565). Comme le tableau est grand, vous aurez à cliquer dessus pour le voir en entier. Certains détails sont savoureux (les poissons l'étaient-ils ? cuits ou crus ?) …

Ce qui me frappe en premier lieu, c'est qu'un autre miracle semble se produire … c'est la multiplication des corbeilles !
Maintenant, voyons de plus près Jésus face à ses disciples, un peu isolés par rapport à la foule qui déguste le repas improvisé. Vous ne pouvez pas manquer leurs regards scrutateurs, mais quant à « voir » le miracle en direct c'est trop demander. À votre foi de faire le reste !



Déflation (p & p)

Qu'on en juge : d'un chapitre à l'autre ça change un peu …

Passage
Marc 6:30-44
Marc 8:1-10
Matière première
5 p. + 2 p.
7 p. + x p.
Bénéfice partagé
12 c.
7 c.
Consommateurs
5000 p.
4000 p.
Reste dans la barque
?
1 p.

Qu'en pensez-vous ?

28 mars 2007

Les disciples n'ont pas les mains vides !

Préparer un voyage, prévoir ses bagages, quel casse-tête ! Les disciples n'ont pas ce souci. Et on pourrait presque croire qu'ils y vont les mains vides. Pour la plupart des humains, c'est un peu déconcertant, voire insécurisant.

Mais cela vaut la peine de revoir le déroulé de leur voyage d'un peu plus près. Le groupe du Médoc a bien constaté ce vide apparent, mais également noté les moyens mis en œuvre :
Il y a un appel, comme une commande de passée. Les disciples partent sur un projet précis. ... et Jésus leur donne autorité ...

L'autorité ne pèse pas lourd, serait-on tenté de dire. Mais si : elle a du poids. Elle rend les disciples aptes à leur mandat.

Là où Jésus leur enlève des objets des mains, il les a auparavant muni de ce qu'il faut pour ce voyage : mission précise et autorité sur les esprits impurs.

Jésus donne de l'autorité, pas des pouvoirs




ou encore : avec Jésus, nous ne sommes pas dans un conte de fée.

Avec la propagation des jeux internet, nous sommes habitués d'entendre parler de pouvoirs. On les acquiert, on les perd, on les gagne. Ils s'échangent.

Dans notre groupe de partage, l'idée était d'abord assez répandue que les disciples auraient reçu des pouvoirs, au début du sixième chapitre de Marc. Mais, chose bizarre : À peine reçus … ils les auraient perdus, on ne sait pas comment. Les disciples eux-mêmes continuent d'avoir faim ; ils sont dépassés par l'afflux des foules affamées; ramer contre les vents les épuise. Nous avons vite vu que notre première piste de travail ne tenait pas debout. Les pouvoirs, exit !

Alors, deuxième tour de lecture en finesse :

Nous constations un ordre des évènements où l'appel de Jésus est premier. Ensuite, il donne « autorité ». Nous ne savons pas encore bien ce que c'est. Mais visiblement, l'autorité intervient dans la relation avec quelqu'un. Jésus leur donne autorité sur les esprits impurs. C'est cette relation qu'il installe. Mais face aux questions du monde, les disciples restent bien des disciples, ceux qui ont besoin d'être enseignés. Dans leur bagage de voyage, nous ne trouvons pas de baguette magique.

Je viens de trouver une explication du mot. Je la trouve éclairante. Michel Bertrand dit dans « Évangile et liberté » n° 208

« Autorité vient d'un verbe latine (augere) qui signifie augmenter, faire croître. L'autorité est donc ce qui fait grandir, ce qui amène un 'plus être' ou un 'mieux être'. Elle est ce qui permet à une personne ou à un groupe de devenir toujours plus l'auteur de sa propre vie. ... Ainsi, la véritable autorité est celle qui crée quelque chose de nouveau dans le monde. Initiatrice, innovante, créatrice, l'autorité donne la force des commencements. »

Loin des pouvoirs que l'on peut perdre, les disciples ont reçu un don, celui de l'autorité de chasser les esprits qui divisent.

AK

18 mars 2007

Une invitation

Chers amis,

Le dimanche 25 mars nous ferons un point sur l'activité des « groupes Nicodème », pas à mi-parcours mais plutôt aux deux-tiers … quoique … nous soyons juste parvenus à une charnière importante dans la lecture de l'Évangile de Marc, c'est-à-dire au point où l'épisode galiléen s'achève.

Nous commencerons par un repas partagé – que chacune, chacun apporte un plat, ou une salade, ou un dessert, ou une boisson et nous aurons tout ce qu'il nous faut ! On pourra commencer par confronter nos expériences de groupe, nos découvertes les plus marquantes, et continuer avec quelques projets et peut-être un peu d'approfondissement théologique (et revoir des amis ce qui n'est pas à négliger).

Deux surprises vous attendent, l'une au début du repas l'autre juste après le café ; elles nous aideront dans cette démarche d'appropriation du texte biblique mais chut !

Retrouvons-nous donc dimanche prochain au temple de Mérignac au culte (10h30) ou juste après le culte (12h).

04 mars 2007

Puissance ou non-puissance ?


Le chapitre 6 de l'Évangile de Marc nous met aussi aux prises avec deux épisodes étonnants, que tout apparemment oppose : d'une part les miracles qui ne s'accomplissent pas (Marc 6:3-6) et d'autre part Jésus qui marche sur l'eau (Marc 6:48-52). Surprenant ! Il est alors temps de noter que Marc se distingue des autres Évangélistes par le mot qu'il utilise pour traduire ce que nous appelons « miracle ». Tandis que Luc, Matthieu et Jean utilisent σεμειον (semeion qui veut dire "signe"), Marc utilise δυναμισ (dynamis qui a donné "dynamique" et veut dire "force"). Et de miracle il n'est pas question pour la bonne raison que miracle est d'origine latine (miraculum = chose ou phénomène extraordinaire, prodige).

Comment comprenez-vous cette opposition ou tension, entre force et faiblesse, entre signe et incompréhension, entre pouvoir et non-pouvoir ?

Notez bien, au passage, que la question du pouvoir sur les gens et sur les choses se présente encore dans deux autres passages-clés du chapitre 6 : la multiplication des pains et des poissons d'une part, et la mise à mort de Jean-Baptiste d'autre part.

À suivre !

01 mars 2007

À propos d'Hérode : la signature de l'évangéliste

Il est habituel de considérer les trois Évangiles dits «synoptiques» (Matthieu, Marc et Luc) comme trois expressions différentes d'une même histoire dont la «vérité» se dissimulerait dans les coïncidences entre deux, voire trois de ces écrits, les discordances étant attribuées à la différence d'audience, chacun des évangélistes s'adressant à un public un peu différent. Ce point de vue schématique est en partie vrai mais tend à faire disparaitre la personnalité de l'évangéliste à l'arrière-plan ; en somme, l'auteur dissimulé derrière son œuvre.


Dans le chapitre 6 de Marc nous trouvons cette étonnante histoire de la mort (également dite «décollation») de Jean-Baptiste, que nous pouvons confronter avec les versions de Matthieu et Luc. On sent bien, d'après les diverses interprétations de cette scène que les peintres en ont données, que le récit se met à « bifurquer » en ce point. Le tableau de Gozzoli (peint en 1461) que vous voyez ci-dessus suit de près le récit de Matthieu 14:6-8, où Hérode est dépeint comme un tétrarque cruel pour lequel un serment, même imprudent, a une valeur supérieure à la vie humaine. Ce récit (lisez-le !) établit une nette connexion entre les disciples de Jean et ceux de Jésus.

Rien à voir avec ce que nous montre le Caravage dans ce tableau peint en 1608 et qui nous fait entrer dans la prison où le Baptiste est enchainé (Marc 6:17 et 28). Les deux témoins silencieux permettent de représenter les disciples de Jean sur lesquels Marc laisse planer l'ambiguïté (lire Marc 6:14-16). Aucune théâtralité ici, le récit se suffit à lui-même.
Les récits de Marc et de Luc laissent donc le lecteur dans le doute, le rôle de Jean-Baptiste étant plus une question qu'une affirmation ; c'est sans doute pourquoi les siècles se sont chargés de développer l'imaginaire sur ce récit, en s'appuyant sur d'autres sources historiques. La danse de la fille d'Hérodiade (Salomé d'après l'historien Flavius Josèphe) devient alors un prétexte à la figuration du festin monstrueux par Rubens, ci-dessous.

En fin de compte, c'est notre regard sur la scène qui fait la différence. Comme le petit garçon que Rubens met au premier plan, nous lisons, cherchons à comprendre mais une part nous échappe : que nous apprend cet épisode sur la mission de Jésus ? Pas grand chose, assurément. Peut-être apprenons-nous que, pour Marc, la mission de Jean-Baptiste s'achève plus ou moins sur un échec, au moment même où celle de Jésus prend de l'ampleur.
Ce qui est certain, en revanche, c'est que nous apprenons ici que Matthieu, Marc et Luc ne sont pas interchangeables : pour l'un Hérode est un fourbe, pour l'autre un indécis et pour le troisième un sage doublé d'un faible. Chaque évangéliste a pris soin de « signer » ainsi son texte, afin que nous le recevions comme tel, à la fois historiquement fondé et déjà interprété.


13 février 2007

Le démoniaque et la prison

Bonsoir !
Voici ce qu'écrivait mon père il y a quelques années.
Les évangélistes Marc et Luc nous racontent que Jésus demanda son nom à l’esprit impur, c’est-à-dire qu’au lieu de s’adresser à ce « démoniaque » comme à un fou dangereux, il l’interroge comme une victime d’une maladie qui le submerge. Nommer cette folie, c’est la diagnostiquer et ouvrir la voie de la guérison avec l’aide du malade. C’est l’expérience que vivent très souvent les aumôniers et les visiteurs de prison. Pour beaucoup de ceux qu’ils rencontrent derrière les barreaux, c’est la première fois de leur vie que quelqu’un s’adresse à eux personnellement et de façon désintéressée.

Bien souvent, ils n’ont pas connu leur père ; ils ont été élevés dans des centres d’éducation surveillée, loin de toute famille et de ses sources d’affection ; déjà avant la prison, ils ont été considérés comme des numéros, puis comme des indésirables, et enfin comme des individus dangereux. En réponse à toutes ces exclusions, leur révolte gronde et leur comportement les fait de plus en plus ressembler au portrait que nos media en font.
Pourtant quelques uns, parfois même les plus isolés, arrivent à s’en sortir. Armés de leur courage, de leur intelligence, armés parfois de l’Évangile qu’ils ont découvert ou redécouvert en prison, ils arrivent à surmonter les innombrables obstacles dressés sur la voie de leur insertion sociale. Alors, quelquefois, ils parlent et ce qu’ils disent est fort dérangeant pour nous qui nous sentions bien à l’abri et acceptions bien volontiers de les savoir en prison : ces jeunes hommes témoignent de l’injustice qu’ils ont subie dès leur naissance, de la cruauté de la réponse de la société à leur égard. Ils crient leur haine de ceux qui ne les ont pas accueillis avec l’affection qu’ils attendaient.

Mais , voyez-vous, le démoniaque gadarénien lui aussi, a été très dérangeant par sa guérison ! Tout un troupeau de porcs précipité dans la mer ! Les gardiens de ce troupeau, affolés, se sont dépêchés d’aller se disculper devant leurs propriétaires ; ils ont sans doute bien réussi puisque ceux-ci, sortis furieux de leur village, ont fait retomber leur colère sur Jésus et sur ses disciples.
Qui se souciait d’un pauvre diable exclu du village et réduit à coucher nu dans un tombeau ? Les gadaréniens ne s’en inquiétaient guère ; mais perdre tout un troupeau de porcs, c’était inadmissible et le coupable devait être jugé, châtié et chassé. Un troupeau de porcs noyé ou un troupeau de voitures incendiées, n’est-ce pas la même violence, qui n’arrive pas à s’exprimer par des paroles ?

Voilà la justice des hommes : l’indifférence générale pour des malheureux sans vêtement et sans toit ; mais l’indignation, le jugement et la condamnation quand des richesses sont perdues.
Est-ce différent aujourd’hui ? Qui se soucie des 60.000 détenus dans les prisons françaises, des 90.000 personnes qui y passent chaque année ? Les assureurs et les marchands de serrures électroniques font de bonnes affaires ; mais il n’y a pas assez de crédits pour la prévention et pour la réinsertion sociale. Pourtant, l’unanimité s’est faite sur l’effet nocif de la prison, surtout lorsqu’il s’agit de maisons d’arrêt surpeuplées. Tous le confirment, jusqu’à un ministre de la justice qui a dit : « Nous fabriquons de la délinquance par un recours systématique à la prison. » Mais qui s’en soucie ? Les juges continuent à condamner de jeunes voleurs à des mois et des années de prison, alors qu’ils pourraient recourir plus fréquemment à des sanctions hors prison. L’opinion publique se recroqueville dans la peur, ravivée trop souvent par des faits divers, montés en épingle par une certaine presse.

Aujourd’hui, on ne s’inquiète plus pour des porcs, mais si un troupeau de voitures est brûlé par des jeunes devant lesquels toutes les portes ont été fermées, on nous affirme que c’est intolérable ; il faut, nous dit-on, d’une part protéger, cadenasser ces biens précieux et d’autre part, enfermer dans des cimetières, non pardon, dans des prisons ceux qui sont tenus pour dangereux.
On nous dit que la sécurité est menacée. Mais n’est-elle pas davantage mise en péril par la récidive des prisonniers libérés sans préparation et sans ressources après quelques mois ou quelques années de prison, plutôt que par les vols de délinquants primaires dans les parkings ou les supermarchés ? Il est bien connu, en effet, que les actes de délinquance sont plus graves, en moyenne, en récidive qu’avant le premier séjour en prison.

Si ces enfants perdus, égarés parce que privés d’affection, deviennent en prison des démoniaques, combien plus dangereux à leur sortie, alors, occupons-nous d’eux avant !

De Jonas à Jésus

Cette enluminure du XIème siècle nous accompagnera dans une réflexion sur le parallèle et l'opposition entre Jonas et Jésus, l'un et l'autre aux prises avec les flots et les forces adverses.
En effet, l'un et l'autre se trouvent à un moment de leur histoire au fond d'un bateau confronté à la mer démontée, et des marins complètement dépassés. Lorsque Jonas renonce à la vie même pour sauver la vie des marins, Jésus s'oppose frontalement afin que la vie triomphe. Le détour par Jonas offre l'intérêt de nous fournir une clé de lecture possible de l'ensemble du chapitre 5.
En fuyant l'ordre qu'il avait reçu, Jonas s'éloigne le plus possible du souffle de Dieu, lequel le rattrape sur la mer. Ce « souffle» (« rouah » en hébreu) est évidemment ce qui fait défaut au possédé pour vivre vraiment, tout embarrassé qu'il est avec un souffle pervers qui le pousse à la violence.
Un peu plus tard, Jonas se retrouve au fond de l'eau dans le ventre du poisson-tombeau et il voit arriver la fin de son existence physique (« nefesh » en hébreu); et c'est à ce moment qu'il prie et que Dieu le sauve. C'est aussi ce qui arrive à la fille de Iaïros (bien qu'on ne sache pas qui prie qui dans cette histoire).
À la fin, Jonas s'est réfugié, isolé, sous un ricin (« qiqayon ») et il se dessèche, préférant encore renoncer, se déposséder de la vie (« haï» en hébreu) …
Cependant, même si les allusions sont nombreuses les issues sont ici différentes. Face à la perte de la vitalité, de l'esprit, du rôle social de ces trois êtres amoindris Jésus rétablit l'unité de l'être, restaure des êtres capables de relation au contraire de Jonas coincé dans ses certitudes.

La lecture de Nicolas sur le chapitre 5

Notons l’idée de construction formelle en chiasme, dissymétrie, ou symétrie inattendue. Trois histoires, trois récits, trois guérisons. Sur le fond, ce Chapitre V est difficile à lire et à entendre. Nous sommes en face d’un déluge de miracles, et d’irrationnel. Une analyse exégétique primaire, sans doute fruste, donne la priorité à l’analyse de la mécanique du miracle, et ce faisant, heurte nos esprits baignés de science et de scepticisme. L’un des grands apports de la libération philosophique de la pensée, c’est de ne pas donner foi à des choses improbables, c’est chercher la preuve irréfutable de toute chose, ne pas se comporter en « béni oui-oui » acceptant sans critique tout ce qui est relaté. Nous avons tous été éduqués, à l’école, dans la promotion d’une approche intellectuelle raisonnée. En faisant la part belle à l’improbable, Marc est exigeant avec le lecteur.

Croire

Marc admet qu’on ne puisse pas croire. D’ailleurs, dans le temps de l’attente messianique, ne pas croire est bien la norme. Ce sont les fous qui croient. C’est le possédé qui reconnaît immédiatement Jésus. Les autres ont du mal à croire. Or, ce sont ceux qui croient qui rencontrent Jésus, ceux qui acceptent sa parole. Dans le récit de l’hémoroïsse, c’est très clair : Jésus fend la foule, est touché, frôlé de toutes parts, mais c’est elle seule qui a eu la force de croire, et qui grâce à cela rencontre la force de Jésus. Elle se cachait, elle avait peur, et la voilà pleine d’une force libératrice.

Rencontre

L’important dans ces trois guérisons ne me semble pas ressortir de la mécanique du miracle, mais de la rencontre entre Jésus et ceux qu’il guérit. Il y a une rencontre avec la personne de Jésus, son être, sa parole, sa nouveauté. L’accent n’est pas mis sur « qu’est-ce qu’il est ? » mais sur « qui est-il ? ». C’est dans la continuité de Marc IV, 41 : « Qui est-il donc celui-là ? ». On peut entrer dans l’analyse de la mécanique du miracle, mais ce n’est pas là le message premier.

Miracles… de la parole et de la foi

Dans l’histoire du possédé et celle de la petite fille du chef de la synagogue (qui sont a priori ceux qui ont le moins vocation à admettre qui est Jésus), le miracle est celui de la parole libératrice. Jésus guérit en parlant, « Jésus lui disait : sors de cet homme » (cas n°1), et « je te le dis, lève-toi » (cas n°2).

Dans l’histoire de l’hémoroïsse, la mécanique est moins claire. Il y a là l’immixtion d’une force qui n’est plus seulement celle de la parole, ou spirituelle, mais physique, corporelle. Marc parle d’une force qui semble physiquement sortie de Jésus après que la femme ait touché ses vêtements. Mais Jésus précise bien à la fin que ce n’est pas la décharge d’énergie qui a guéri, mais la foi seule : « ta foi t’a sauvée, va en paix ». Voir également Matthieu IX, 20 qui élude le transfert d’énergie pour ne retenir que la parole : « confiance, ta foi t’a sauvée ».
Pour la petite fille, il y a aussi un toucher, l’apposition des mains. Mais comme nous l’avons dit, et en parallèle avec l’histoire du lépreux, il s’agit là de considérer que Jésus brise les préjugés, les jugements, la mort, pour montrer la vie. Ce n’est pas un pouvoir thaumaturge, c’est une autorité de parole. Le toucher montre la voie du salut, et la parole guérit.

Légion

Quelle est la nature de l’impureté de l’esprit du possédé ? Il semblerait que ce soit une maladie psychologique fondée sur l’idée de multiplication. Le possédé n’est plus un, mais multiple et dispersé. Et lorsque la parole de Jésus fait sortir la possession, il faut deux mille porcs pour accueillir l’esprit impur qui sort.

Ce récit peut faire penser à la philosophie du grec Empédocle (V°siècle avant J.C) qui a théorisé sur l’idée de l'existence de forces d’amour qui rassemblent, et de forces de haine qui divisent. Il tire la conclusion que l’homme éprouve les forces de rassemblement et les forces de dispersion, dans un grand combat pour le rassemblement.
Toujours est-il qu’avec Jésus, la parole est la clé. Et sur la nature du mal, voir Marc VII, 14 : ce n’est pas quelque chose d’extérieur à l’homme qui, s’emparant de lui, le rend impur, c’est ce qui sort de lui. Et ce qui sort de lui, Jésus le guérit par la parole.
Alors, tendons nos oreilles pour entendre… et ne jugeons pas !